Le projet Bray-Nogent

C'est quoi le projet Bray-Nogent ?

Entre les villes de Bray-sur-Seine et de Nogent-sur-Seine, des péniches acheminent des centaines de millions de tonnes de granulats et de céréales par an. Or, la taille de ces bâteaux est actuellement limitée par la profondeur, la taille et le tracé de la Seine. Il est donc prévu une "mise à grand gabarit" du fleuve entre Bray et Nogent afin de pouvoir y faire circuler des péniches de 2500 tonnes, c'est-à-dire 2 à 4 fois plus grosses que celles circulant actuellement.

 

Ce projet a été imaginé puis abandonné dans les années 1980, en raison d'impacts écologiques et hydrauliques jugés trop importants et d'une rentabilité économique non établie (1). Mais en 2011, Voies Navigables de France (VNF) - le gestionnaire public des cours d'eau navigables - remet le projet sur la table.

 

Le tracé du projet et la situation de référence sont présentés sur la figure ci-dessous :

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Réseau en situation de référence et de projet (VNF - STRATEC 2020)

Ce projet implique de : 

           1. creuser le lit du fleuve, élargir ses berges et "rectifier" son tracé sur une vingtaine de km, entre l'Ecluse de la Grande Bosse (Bray-sur-Seine) et celle de Villiers-sur-Seine

           2. construire un nouveau canal sur une dizaine de km, parallèle au canal existant de Beaulieu (et éventuellement combler ce dernier)

           3. démolir, créer ou remplacer de nombreux ouvrages tout au long du tracé (deux nouvelles écluses à Jaulnes et Courceroy, une porte de garde à Beaulieu, destruction et reconstruction du pont de Port Montain, création d'aires d'attente et de retournement...)

Reportage sur la mise à grand gabarit de la Seine en Bassée aux côtés de Jean-Philippe Siblet et Philippe Gourdain. Bray-sur-Seine, le 14 mai 2024.
Reportage sur la mise à grand gabarit de la Seine en Bassée aux côtés de Jean-Philippe Siblet et Philippe Gourdain. Bray-sur-Seine, le 14 mai 2024.

Gauche : Ecluse de la Grande Bosse, où la portion de Seine à grand gabarit s'achève actuellement - Droite : portion de la Seine non mise à grand gabarit                                   (© Mathieu Génon, Reporterre)

Pourquoi un tel projet ?

VNF évoque trois principales raisons à l'élaboration d'un tel projet (4) :

1 - Le report modal

Selon les calculs de VNF, grâce à ce projet, 600 camions par jour circuleraient en moins sur le territoire de la Bassée, ce qui induirait une réduction d'émissions de CO2 de 5000 tonnes par an.

Contre argument - Cependant, le rapport gouvernemental de contre-expertise du projet (3) estime "le risque de surestimation du report modal [par VNF] très réel”  en raison d’une représentation simpliste de la réalitéce que confirme l’Autorité Environnementale (2). De plus, une fois les émissions de la phase de chantier prise en compte, la réduction des émission n'est estimée effective que 13 ans après la fin du chantier, ce qui est peu convainquant au regard de l'urgence climatique. Enfin, les émissions de CO2 dues à la destruction des 81.5 ha de zones humides n'ont pas été évaluées par VNF. Or, celles-ci sont doublement importantes : d'une part une zone humide détruite ne peut plus capter de CO2, d’autre part au moment de la destruction, le carbone précédemment capté est relâché (et les zones humides contiennent 35% du carbone total stocké dans les sols).

2 - Le développement économique local ?

VNF estime que ce projet de mise à grand gabarit améliorerait "la compétitivité des entreprises existantes" et"l’implantation de nouvelles activités industrielles”.

Contre-argument - Les entreprises locales contactées à ce sujet n'estiment pas que le projet Bray-Nogent leur serait particulièrement utile, hormis une, qui pousse pour ce chantier depuis des années. Il s'agit de l'industriel agro-alimentaire Soufflet, premier malteur mondial, entreprise au chiffre d'affaire s'élevant à 4.9 milliards d'euros en 2020 et produisant le malt nécessaire à la fabrication d'une bière sur cinq consommée dans le monde. D'après Pierre Parreaux, ingénieur et journaliste scientifique interwiewé à ce sujet par le journal Le Chiffon (6), cette entreprise entretient "des liens étroits et de longue date avec VNF". Or, pour Soufflet, pouvoir charger son malt sur des péniches de 2500 tonnes depuis sa malterie de Nogent-sur-Seine lui permettrait d'effectuer de larges économies d'échelles et d'être plus réactif face à l'évolution du cours européen des céréales (afin de vendre sa production quand les prix sont les plus hauts). Le rapport de contre-expertise gouvernemental estime ainsi que "le projet vise essentiellement à une augmentation [...] des marges d'une agro-industrie de filière [qui] repose sur des itinéraires techniques parmi les plus fortement polluants et consommateurs d’énergie et d’intrants. L’argument de la réduction du CO2 atmosphérique par une action de report modal paraît donc dérisoire.” (3)

3 - L'accroissement des échanges maritimes

L'étude socio-économique de VNF de 2018 estime que le projet Bray-Nogent permettrait une augmentation du trafic fluvial (granulat et cérales) de 60% .

Or ce chiffre n'est pas crédible : d'une part les besoins en granulat de l'Île-de-France sont voués à se stabiliser voire à baisser avec la fin des chantiers du Grand Paris. D'autre part d'après l'Autorité Environnementale (2), VNF n'a pas pris en compte le fait que les chiffres de la production agricole du secteur sont voués à évoluer (probablement à la baisse) en raison du réchauffement climatique et des évènements extrêmes associés. Enfin, toujours selon l'AE, VNF "n’évalue pas la vulnérabilité du projet au changement climatique" qui affecte dès aujourd'hui le transport fluvial (notamment sur le Rhin) en raison des débits réduits des fleuves en période de sécheresse.

Devant l'insuffisance des arguments avancés par VNF, le projet Bray-Nogent ne nous semble pas avoir de raison d'être légitime.

Sources :

(1) Autorite Environnementale (AE). (2011). Avis n°2011-56 du 9 novembre 2011 portant sur une « Contribution au cadrage prealable de la mise a grand gabarit de la liaison fluviale entre Bray-sur- Seine (77) et Nogent-sur-Seine (10). ». https://www.igedd.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/007958-01_avis-delibere-ae_cle116615.pdf

 

(2) Autorite Environnementale (AE). (2020). Avis n°2020-38 du 4 novembre 2020 portant sur la «Mise à grand gabarit de la liaison fluviale entre Bray-sur-Seine et Nogent-sur Seine « Projet Bray-Nogent » (77 - 10)». https://www.igedd.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/201104_bray_nogent_10_77_delibere_cle0fc4a8.pdf

 

(3) Combes, F., Gunnell, Y., & Landon, N. (2020). Contre-expertise de l’évaluation socio-économique du projet de mise à grand gabarit de la liaison fluviale entre Bray-sur-Seine et Nogent-sur-Seine. Rapport au Secrétariat général pour l’investissement.  https://www.info.gouv.fr/upload/media/organization/0001/01/sites_default_files_contenu_piece-jointe_2021_04_rapport_ce_bray_nogent_final.pdf

 

(4) Voies navigables de France (VNF). Projet Bray-Nogent : mise à grand gabarit de la Seine entre Bray-sur-Seine et Nogent-sur-Seine. https://www.vnf.fr/vnf/dossiers-actualitess/projet-bray-nogent-mise-a-grand-gabarit-de-la-seine-entre-bray-et-nogent-sur-seine/ 

 

(5) Voies navigables de France (VNF). Projet Bray-Nogent : les caractéristiques du projet.
https://projetbraynogent.vnf.fr/le-projet-bray-nogent/les-caracteristiques-du-projet/

 

(6) Libot G. (2024). Projet Bray-Nogent, vers la destruction de la première zone humide d'Île-de-France ? Le Chiffon (n°14)